Date
Février 2026

Research perspectives on the future of work


Sécurité du futur
auteur
Auteur(s) :
auteurs

Tommaso Grossi, Laura Rayner, Giulia Torchio & Xheimina Dervishi

DOI
référence
Référence :
référence

Grossi T., Rayner L., Torchio G. & Dervishi X. (2025). Research perspectives on the future of work. Independent Expert report, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, Publications Office of the European Union

Notre avis

stars
4
avis

Ce mois-ci, pas d’article universitaire mais plutôt une synthèse d’un gros travail de la Commission européenne, publié fin 2025, qui vient nourrir plusieurs analyses approfondies conduites par la Foncsi sur le « vivre avec » un nouveau monde, le besoin de nouvelles compétences, les mutations d’emplois, les gagnants et les perdants si l’on ne fait rien, et la sécurité industrielle de demain. À partager absolument.

Notre synthèse


research-perspectives-future-work

Dans un monde en mutation rapide, l’avenir du travail apparait comme une question sociétale de priorité majeure.

Deux directions de la Commission européenne, la Direction générale de l’emploi, des affaires sociales et de l’inclusion et la Direction générale de la recherche et de l’innovation, ont proposé une initiative conjointe pour que les États membres discutent des priorités en matière de recherche et d’innovation.

Ce travail repose sur quatre ateliers organisés avec toutes les parties prenantes concernées (industries, académie-recherche-enseignement, administrations centrales, partenaires sociaux), nourris par une revue de littérature fouillée sur le matériel déjà publié depuis le Covid par l’académie et la Commission sur l’emploi et ses défis de demain.

Ces ateliers se sont concentrés sur les lacunes de quatre grands domaines jugés prioritaires.


 

La transition écologique et la vie professionnelle


Ce volet explore les moyens de concilier les objectifs économiques avec la durabilité environnementale et sociale pour réduire l’empreinte environnementale de l’industrie, tout en luttant contre les inégalités croissantes entre les travailleurs.


 

Les initiatives en cours visant à faire passer les industries et les économies du « brun » au « vert », telles que le Pacte vert pour l’Europe et son plan industriel connexe, devraient profondément remodeler le tissu social et économique de l’UE et entraîner une redistribution substantielle de la main d’œuvre et des capitaux dans les secteurs clés.

Les investissements verts devaient permettre – en théorie – la création nette de 2 millions d’emplois en Europe d’ici 2030, notamment des emplois moyennement qualifiés et à revenu moyen dans les secteurs de l’énergie et de la construction. Mais atteindre ce résultat s’annonce bien plus difficile du fait de la concurrence mondiale pour les matières premières et le manque de personnel qualifié.

La transition écologique a déjà nécessité (et continuera de nécessiter) une requalification et une mise à niveau des compétences des travailleurs à grande échelle. La répartition inégale des ressources, des capacités et du niveau de préparation entre les différents groupes sociaux, secteurs et régions au sein des États membres de l’UE freine l’obtention des résultats espérés. Cette transition implique non seulement des changements technologiques et des réformes politiques, mais elle remodèle aussi fondamentalement le paysage de l’emploi, les marchés du travail, les besoins en compétences et le développement. La nature évolutive du travail dans le contexte de la durabilité exige une compréhension nuancée de l’impact possible sur les secteurs d’emploi, les conditions de travail et les compétences requises pour les emplois futurs.

Pour la seule Suède, la transition dans le secteur automobile pourrait entraîner la perte de 75 000 emplois dans les années à venir, même si la fabrication de batteries pourrait créer environ 2 500 nouveaux emplois. Inversement, l’économie circulaire devrait créer jusqu’à 110 000 nouveaux emplois. Mais on est davantage sûr de la perte des 75 000 emplois que de la création des 110 000 nouveaux emplois.

L’analyse dénote des lacunes importantes en matière de connaissances, notamment en ce qui concerne l’adoption d’une taxonomie verte permettant de mieux comprendre l’impact potentiel des transitions sur les secteurs d’emploi et les conditions de travail. La dynamique de collaboration entre l’État, les universités et l’industrie diffère quelque peu dans les activités d’innovation liées à la transition numérique et à la transition écologique. Dans le domaine de l’innovation numérique, les universités travaillent principalement avec des petites et moyennes entreprises (PME). À l’inverse, dans le domaine de la transition écologique, les universités ont tendance à collaborer davantage avec l’État et d’autres universités et organismes de recherche.

L’impact de l’administration publique et de la gouvernance compte, en particulier en ce qui concerne le degré de centralisation au sein d’un pays. Les systèmes décentralisés, tels que ceux en place en Europe du Nord, facilitent par exemple la collaboration entre les universités et les acteurs locaux.

À l’horizon de dix ans, plusieurs risques et inconnues apparaissent. Il s’agit notamment de l’évolution des besoins du marché du travail, du rythme des progrès technologiques et du risque d’apparition de nouvelles formes d’inégalité dans l’accès aux ressources et aux opportunités. Par exemple, en 2021, seules 6 femmes pour 10 hommes étaient considérées comme ayant des compétences vertes ; les travailleurs ayant un niveau d’éducation plus élevé étaient plus susceptibles d’avoir un profil vert ; et les travailleurs plus âgés étaient généralement plus susceptibles d’être touchés par le chômage et pertes d’emploi dans les secteurs bruns.

 

Faire face à un monde du travail de plus en plus numérique


Ce volet vise à comprendre comment les technologies centrées sur l’humain peuvent garantir que l’innovation réponde aux besoins des travailleurs, en impliquant ces derniers dans la conception et l’application des nouvelles technologies et en favorisant le bien-être et la santé mentale sur le lieu de travail.


 

Les progrès technologiques rapides observés au cours des dernières décennies ont eu des effets à la fois positifs et négatifs dans de nombreux secteurs. Parmi les effets positifs, on peut citer le potentiel de la numérisation à révolutionner le marché du travail en créant de nouvelles opportunités d’emploi, en améliorant la productivité et la qualité du travail et en favorisant l’innovation. Mais la transition numérique s’accompagne aussi de défis importants.

Le premier obstacle est la numérisation inégale des entreprises à travers l’Europe et son potentiel à alimenter la fracture numérique existante. La persistance des tendances actuelles en matière d’inégalités dans la numérisation menace d’exacerber les disparités régionales en Europe et de creuser l’écart entre les PME, les entreprises de taille intermédiaire et les grandes entreprises. 

Des publications récentes ont montré que les processus de numérisation renforcent les processus d’exclusion sociale et ne contribuent pas à démocratiser les avantages de la technologie, mais renforcent les positions déjà privilégiées. Les processus de numérisation peuvent également donner lieu à de nouvelles vulnérabilités, particulièrement dans le monde du travail, où la numérisation de la création de valeur peut entraîner des changements dans les structures de la main-d’œuvre et créer de nouvelles catégories de travailleurs vulnérables.

Plus globalement, l’impact social de la numérisation renvoie à quatre préoccupations principales : 

  1. la technologie omniprésente dans le travail sur les plateformes
  2. les emplois physiquement et mentalement éprouvants
  3. le manque de compétences numériques pertinentes parmi la main-d’œuvre
  4. et la suppression d’emplois à l’ère de l’IA. 

La dynamique commune qui sous-tend ces défis est la montée en puissance de la « plateformisation », décrite comme « un principe d’organisation général qui affecte l’industrie, l’organisation du travail dans le domaine de la consommation et la fourniture de services publics ». Initialement présenté comme une forme d’emploi hétérogène, le travail sur plateforme est aujourd’hui bien plus qu’une simple mise en relation flexible de l’offre et de la demande de main-d’œuvre à l’aide d’outils numériques. Il s’est transformé en une dynamique de travail inégale et exploiteuse entre employeurs et travailleurs, généralement accompagnée de bas salaires et d’une absence de protection sociale, qui touche les travailleurs appartenant à des groupes particulièrement vulnérables qui ne disposent pas d’autres sources de revenus.

L’un des facteurs qui a joué un rôle déterminant dans l’essor et la généralisation de cette nouvelle forme de travail est le développement des technologies d’IA, qui a accentué les déséquilibres de pouvoir entre les plateformes et les travailleurs, et créé de nouvelles vulnérabilités que les entreprises peuvent exploiter. Plus précisément, les innovations dans le domaine de l’IA ont permis l’introduction de pratiques de gestion algorithmique du travail. Ces méthodes invasives permettent essentiellement aux employeurs de collecter de grandes quantités de données auprès des employés afin de maximiser la productivité. Outre la surveillance sur le lieu de travail, l’IA est également apparue comme un « nouveau concurrent » pour la main-d’œuvre humaine, ce qui a réduit le pouvoir de négociation des travailleurs et créé de nouvelles catégories de travailleurs vulnérables dans l’économie numérique. C’est le cas des millions de travailleurs « invisibles » de l’IA qui entraînent de grands modèles linguistiques, généralement en effectuant des tâches répétitives, parfois en étant exposés à des contenus explicites et potentiellement préjudiciables. La dynamique rapide de la numérisation a non seulement eu un impact sur la composition des emplois et le bien-être des employés, mais a également entraîné une polarisation accrue du marché du travail, mettant en évidence la nécessité de prendre des mesures plus importantes dans le domaine de la mise à niveau et de la reconversion des travailleurs. 

À mesure que l’innovation technologique progresse et que l’adoption de l’IA sur le lieu de travail augmente, les travailleurs non qualifiés sont davantage exposés aux dangers de la numérisation, tandis que la main-d’œuvre qualifiée et les investisseurs en récoltent les fruits.

 

La double transition et les groupes vulnérables


Ce volet se concentre sur l’anticipation des facteurs d’inégalités futures afin d’éviter la création de nouveaux groupes vulnérables, et aborde les problèmes rencontrés par les travailleurs vulnérables existants.


 

Bien que la notion de vulnérabilité ne corresponde pas à un concept juridique, elle a récemment été utilisée dans certaines juridictions pour désigner des situations spécifiques de désavantage économique et social. Les vulnérabilités comprennent le handicap, le travail de soins non rémunéré et les disparités régionales, mais elles mettent également en évidence les lacunes dans les données et soulignent la nécessité de renforcer les systèmes de protection sociale alors que l’Europe traverse ces transformations simultanées.

La transition, qu’elle soit verte ou numérique, ne se contente pas de remodeler les marchés du travail, elle redéfinit également le concept même de vulnérabilité, car elle introduit de nouveaux risques et accentue les inégalités existantes. Les travailleurs vulnérables, notamment ceux qui occupent des emplois précaires, les travailleurs indépendants ou ceux qui sont victimes de discrimination en raison de leurs caractéristiques personnelles, sont susceptibles d’être confrontés à des défis accrus dans ce nouveau contexte. Ces défis ne sont pas propres aux secteurs traditionnels, mais sont aggravés par les effets des transitions, tels que la suppression d’emplois dans les industries à forte intensité carbone ou le déficit de compétences auquel sont confrontés de nombreux travailleurs en raison de la numérisation rapide des industries. 

La vulnérabilité n’est pas une condition propre aux modalités d’emploi : par définition, les travailleurs vulnérables occupent soit des emplois qui ne garantissent pas les normes sociales minimales, soit sont confrontés à la discrimination ou aux préjugés, soit possèdent des caractéristiques personnelles qui ne correspondent pas aux normes ou critères de travail canoniques et rigides, comme le handicap. 

Au sens de l’UE, la notion de travailleur vulnérable englobe un large éventail de personnes, notamment les travailleurs migrants, souvent sans visa de travail valide, et ceux qui occupent des emplois atypiques ou non standards. La vulnérabilité peut également s’étendre aux travailleurs indépendants, qui ne sont pas couverts par les conventions collectives et qui sont employés dans le cadre de « faux » contrats de travail indépendant, c’est-à-dire ceux qui effectuent des tâches sous la supervision de l’entreprise mais qui n’ont pas le statut de salarié. Ces catégories de travailleurs sont souvent confrontées à des difficultés liées à la rémunération, aux conditions de travail, à la sécurité de l’emploi et à l’accès aux prestations sociales. Les difficultés liées aux revenus auxquelles sont confrontés les travailleurs atypiques et temporaires sont particulièrement importantes dans le contexte actuel de croissance économique atone, de taux d’inflation élevés et de concurrence mondiale intensifiée.

Si les plus vulnérables ont toujours été confrontés à des difficultés, le contexte économique, politique et social instable qui aggrave ces transformations risque d’exacerber les formes existantes de vulnérabilité et de créer des défis entièrement nouveaux. Il est nécessaire d’approfondir les recherches sur l’interaction entre les transitions verte, numérique et démographique, sur la manière dont les défis identifiés affectent les personnes déjà en situation de vulnérabilité et renforcent les inégalités existantes, et sur la probabilité que ces défis créent des groupes vulnérables entièrement nouveaux. Ces défis comprennent l’inadéquation des compétences et l’exclusion numérique, la sécurité de l’emploi dans l’économie des petits boulots et le déplacement de certaines industries traditionnelles vers des secteurs plus verts. 

On notera sans surprise que parmi les groupes les plus vulnérables touchés par les transitions numérique et écologique figurent les travailleurs en situation de handicap. Selon une étude commandée par le Parlement européen, le taux d’emploi des personnes handicapées dans l’UE n’est que de 50,6 %, nettement inférieur au taux de 74,8 % des personnes sans handicap. Le taux de chômage est également disproportionnellement plus élevé chez les jeunes en situation de handicap que chez leurs pairs sans handicap. Les femmes et les jeunes en situation de handicap sont également davantage victimes de discrimination au travail, ce qui entrave considérablement leur accès à l’emploi. Pire, par exemple dans le domaine du soin informel et non rémunéré en Europe en raison du manque de données, près de 92 % des femmes sont considérées comme des aidantes régulières et 81 % comme des aidantes quotidiennes, contre respectivement 68 % et 48 % des hommes.

 

L’avenir du travail dans les administrations publiques de l’UE


Ce dernier volet examine les défis de la numérisation et des nouvelles modalités de travail dans les administrations publiques, ainsi que la nécessité pour les gouvernements de renforcer leurs stratégies en matière d’emploi.


 

Ces dernières années, la Commission européenne a pris des mesures concrètes pour développer des solutions numériques de prestation de services publics et garantir l’interopérabilité transfrontalière entre les administrations publiques. De nombreuses administrations publiques européennes ont déjà numérisé leurs services et adopté de nouvelles technologies telles que l’IA, la blockchain et d’autres outils numériques. L’idée de gouvernance électronique va de pair avec l’amélioration de l’accessibilité et de l’efficacité des services publics, offrant aux citoyens un accès simplifié et réduisant les risques de corruption. Elle représente également une opportunité d’associer davantage de citoyens, d’entreprises et d’organisations à la vie politique à moindre coût.

Mais en parallèle, ou plutôt en conséquence, l’attractivité du travail dans l’administration publique a fortement diminué au cours de la dernière décennie, notamment pour les jeunes générations. L’administration publique emploie 21 % de la population active de l’UE. C’est souvent le premier employeur du pays. La crise économique a eu un impact significatif sur la réforme du secteur public, en particulier en termes de qualité de l’emploi et de protection sociale. De nombreux jeunes travailleurs hautement qualifiés privilégient le secteur privé au détriment du secteur public, souvent perçu comme rigide et contraignant. Par ailleurs, les attentes des travailleurs ont évolué suite à la pandémie de Covid-19, avec l’émergence de nouvelles priorités telles qu’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée, le télétravail, une plus grande flexibilité et le développement de nouvelles compétences. Ces priorités ne sont pas toujours compatibles avec les exigences de l’emploi dans l’administration publique.

Autre frein, la volatilité des compétences et les lacunes en matière de connaissances constituent un défi majeur pour le perfectionnement et la formation au sein de l’administration publique. De ce fait, de nombreuses administrations publiques, dont les méthodes de travail sont obsolètes, sont incapables de dispenser une formation efficace à leur personnel, ce qui les rend moins attractives sur le marché du travail.

Enfin, l’administration se pénalise elle-même par sa rigidité de candidature. La perte d’attractivité des emplois du secteur public tient aussi à ses exigences spécifiques dans les concours qui requièrent des qualifications bridant le nombre de candidats. De plus, les évolutions démographiques et le vieillissement de la population active constituent un défi majeur pour les effectifs du secteur public. Parmi les autres défis figurent la complexité croissante des politiques et les exigences accrues en matière de ressources humaines et financières pour le secteur public afin de faire face à ces changements. Enfin, les administrations locales situées dans les zones rurales et isolées sont souvent mal préparées pour gérer les répercussions négatives des transitions, telles que les suppressions d’emplois et la suppression progressive de secteurs, creusant ainsi le fossé entre les régions, les niveaux de gouvernement et les secteurs public et privé.

 


Quelles pistes de solutions ?

Le document en cite six :

 

  1. Repenser profondément la formation continue des travailleurs.
  2. Être proactif et penser les parcours de formation initiaux vers des domaines innovants.
  3. Comprendre la mobilité professionnelle du capital humain et son lien aux changements en cours.
  4. Comprendre et mieux maîtriser les effets sur le travail de l’adoption massive de la plateformisation.
  5. Comprendre la demande sociale pour le télétravail, s’équiper et équiper les lieux de travail en conséquence, y répondre dans une logique acceptable pour l’industrie.
  6. Lutter contre ce qui apparaît comme une conséquence des transitions avec une inégalité croissante entre des travailleurs de plus en plus privilégiés et d’autres de plus en plus vulnérables.