Dans le monde de la sécurité industrielle, Weick est surtout connu pour son livre Managing the Unexpected, écrit avec Kathleen Sutcliffe, réédité et augmenté plusieurs fois (hélas non traduit en français).

Mais son influence va bien au-delà de ce livre qui ne représente qu’une petite partie de son œuvre. Il est vrai que celle-ci ne se laisse pas facilement saisir. Tout d’abord, il faut avouer que ses écrits scientifiques ne sont pas d’un accès facile. Ensuite, lui-même ne s’est jamais identifié à une école ou un courant, même si on le relie souvent aux HRO. Enfin, plutôt qu’étudier les accidents et la fiabilité comme un domaine de recherche en soi, il les a considérés comme un point d’entrée pour explorer des questions plus larges sur le fonctionnement des organisations. 

Ses travaux ont d’ailleurs eu un impact très important en théorie des organisations (Organization Studies). Ses idées ont été largement mobilisés pour analyser des questions très diverses. Pour les spécialistes de la sécurité, on peut regretter cette relative dilution de ses apports. Mais celle-ci a eu comme conséquence heureuse de rendre présente et même saillante la question des accidents, notamment chez les chercheurs en management, qui n’avaient pas d’intérêt spontané pour ce thème.

C’est en effet par l’analyse d’accidents (certains sont très célèbres : Tenerife, Bhopal) que Weick développe sa théorie du sensemaking (« construction de sens »). Dans son analyse fameuse de l’incendie de Mann Gulch, c’est l’incapacité soudaine à faire sens de la situation dans laquelle ils sont plongés qui cause la perte des pompiers partis combattre ce qui semblait pourtant n’être qu’un banal feu de forêt. À l’inverse, dans le cas de la British Royal Infirmary, c’est la persistance d’une interprétation admise (mais erronée) des évènements qui justifie des interventions désastreuses sur des nouveau-nés par des chirurgiens qui ne disposent pas des compétences et des moyens adéquats. Ces deux cas illustrent bien la thématique centrale de Weick, qui est celle du contact de l’acteur avec une réalité qui menace en permanence de lui échapper. Notre relation à la réalité est marquée par une incertitude et une ambigüité fondamentale, menaçant en permanence notre maîtrise du cours de l’action. Cependant, la routine, les préoccupations de l’action quotidienne, le souci d’être efficace, la confiance en nos capacités, le sentiment de contrôle, les jugements auxquels nous sommes exposés, notre obligation de cohérence dans nos actions, les mots que nous utilisons sans trop nous demander comment ils sont compris, les cultures dans lesquelles nous baignons, les succès passés, les espoirs futurs et bien d’autres facteurs nous enferment dans un confort fait d’évidence, de banalité et de continuité. 

 


Weick dit de la sécurité qu’elle est un non-évènement dynamique : une tâche toujours renouvelée consistant à faire en sorte que ce qui pourrait arriver ne se produise pas.

Cette tâche implique l’effort de se maintenir au contact de la situation, en évitant la surprise radicale et l’effondrement du sens, mais aussi en se méfiant des évidences trompeuses. Comme l’écrit le romancier autrichien H. von Doderer :

 


Les évidences sont des monstres qui dorment à côté de nous”.



 

À l’heure où les technologies, notamment l’IA, nous promettent de rendre le monde, sinon évident, au moins lisible sans effort, les idées de Weick paraissent plus pertinentes que jamais.

 


Les lecteurs souhaitant se familiariser avec ces idées peuvent consulter, sur le site de la Foncsi, les documents suivants :

 

Une synthèse de la contribution des théories du sensemaking à la compréhension de la manière dont les gens réagissent aux situations à risque : L’apport des théories du sensemaking à la compréhension des risques et des crises

> Le « Cahier » L’apport des théories du sensemaking à la compréhension des risques et des crises

 

Un compte-rendu du livre récemment réédité qui a inspiré à Weick son analyse du feu de forêt de Mann Gulch.

> Le « Conseil de lecture » La Part du feu, de Norman Maclean

 

La traduction en français de l’article célèbre sur Mann Gulch, avec une introduction.

> L’article « L’effondrement du sens dans les organisations : l’accident de Mann Gulch »

 

Et de nombreux conseils de lecture qui rendent compte de travaux inspirés par les idées de Weick. 

> Les « Conseils de lecture » de la Foncsi

 

 

Enfin, pour une introduction, en français, à l’œuvre de Weick : 

Vidaillet, B. (coord.) (2003), Le sens de l’action - Karl Weick : sociopsychologie de l’organisation, Vuibert, Paris, 2003.


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